Lucidure
Je suis l'homme debout dans le ventre de la nuit mouillée,
Celle qui rampe et colle et sait par où les chairs cèdent,
Ses doigts de poix s'enfoncent sous les tempes, procèdent
Par l'intérieur, rongeant ce que la volonté possède,
O nuit, tu n'es pas belle, tu es chimique et grasse,
Tu exsudes sous les portes, tu stries le plafond blanc,
Tu travailles la nuque des hommes trop longtemps vaillants
Jusqu'à ce que leur volonté se fissure et se fracasse.
Mais moi je suis le voyant de ma propre insomnie,
J'ai les yeux grands comme des plaies ouvertes sur le vide,
Je lis dans le silence les hiéroglyphes livides
Que la nuit grave à même les murs de mon agonie.
Elle croit que je tremble, oui, je tremble et je résiste,
Ce n'est pas contradictoire : la bête sent le piège
Et tient son souffle ras, tendue comme un sortilège,
Mâchoire serrée sur l'air, présence qui persiste.
Ma lucidure n'est pas une vertu, c'est une plaie vive,
Un œil qu'on force à voir ce que l'obscure dissimule,
La nuit a ses sacrements, ses huiles, ses ampoules,
Moi j'ai mes paupières clouées et ma peur qui dérive.
Je ne dors pas, je suis le guetteur de ma propre chute,
Debout sur le rebord d'un gouffre que je ne nomme pas,
L'aube viendra ou non, peu importe le combat,
Ce qui compte : que la nuit sache que rien ne se substitue
À cet entêtement d'homme nu contre le noir total,
Pas de victoire, pas de grâce, pas de chant d'oiseau faux,
Juste la durée brute, les ongles dans le bois, les os,
Et ce mot inventé pour la blessure : lucidural.
Didier Guy
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Didier Guy
•Tout a commencé par une sensation physique avant d'être une idée, cette douleur précise derrière les paupières quand on les force à rester ouvertes, cette peau tendue sur l'os du crâne comme un cuir qui sèche. Je cherchais un mot pour ça. Pas pour l'insomnie, l'insomnie est médicale, neutre, presque administrative. Je cherchais un mot pour la résistance douloureuse, pour cet état où la lucidité n'est plus une qualité mais une blessure qu'on s'inflige à soi-même. Aucun mot n'existait. Alors j'en ai forgé un : lucidure. La fusion de lucidité et de dureté, de durer et de dur. Un mot qui fait mal rien qu'à le prononcer.
De là, tout le reste a découlé naturellement, ou plutôt, violemment.
J'avais besoin d'un registre qui refuse le lyrisme consolateur. Je voulais une posture d'écorchure, celle du regard retourné sur soi... show more
Tout a commencé par une sensation physique avant d'être une idée, cette douleur précise derrière les paupières quand on les force à rester ouvertes, cette peau tendue sur l'os du crâne comme un cuir qui sèche. Je cherchais un mot pour ça. Pas pour l'insomnie, l'insomnie est médicale, neutre, presque administrative. Je cherchais un mot pour la résistance douloureuse, pour cet état où la lucidité n'est plus une qualité mais une blessure qu'on s'inflige à soi-même. Aucun mot n'existait. Alors j'en ai forgé un : lucidure. La fusion de lucidité et de dureté, de durer et de dur. Un mot qui fait mal rien qu'à le prononcer.
De là, tout le reste a découlé naturellement, ou plutôt, violemment.
J'avais besoin d'un registre qui refuse le lyrisme consolateur. Je voulais une posture d'écorchure, celle du regard retourné sur soi-même jusqu'au sang. J'ai voulu que la nuit soit chimique, grasse, concrète, pas belle, pas romantique, pas une métaphore douce. Une substance qui exsude, qui strie, qui ronge. Une matière hostile avec ses propres méthodes.
La structure s'est construite comme une anatomie de la capitulation possible. Je descends vers par vers dans le corps, les tempes, la nuque, les paupières, les os, parce que c'est ainsi que la fatigue travaille, du dehors vers le dedans, du plus exposé vers le plus intime. La bête immobile dans le piège n'est pas une image de lâcheté, c'est l'image la plus honnête de ce que c'est que résister sans bouger, tenir sans avancer.
Ce que je voulais éviter par-dessus tout, c'est le poème de la victoire. L'homme qui tient la nuit et triomphe à l'aube, ce poème-là est un mensonge. La vérité est plus rugueuse : on tient parce qu'on tient, parce que l'alternative est pire, parce qu'on refuse de donner cette satisfaction à l'obscur. Pas pour gagner. Pour durer.
Lucidural, la variation finale du néologisme, est arrivée comme une évidence. Si lucidure nomme l'état, lucidural en fait presque un adjectif clinique, une condition permanente. Le mot s'invente lui-même au fil du poème, comme la blessure qu'il désigne.
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Libre Bulle
•Ça me fait penser à péridurale qui permet d'atténuer les douleurs lors d'un accouchement.
Lucidural permet d'identifier un mal profond, tacitune, une fracture dans l'éveil.
Je ne suis pas fan de ce genre de vers déprimants mais j'aime beaucoup votre explication, le cheminement.
J'imagine assez bien la douleur, jusqu'à presque la ressentir.
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